Samedi matin. J’ai réglé le départ à 3h30 mais je ne parviens finalement à m’extirper du lit qu’après un gros quart d’heure. Sur la table de la cuisine m’attends le petit-déjeuner préparer la veille. Salade de riz, pain, brioche, jus de fruits, du consistant et encore du consistant. Car de l’énergie il en faudra pour affronter l’épreuve et avant ça la fraîcheur matinale. Dehors c’est nuit noire et 6°C à Hauteluce, 3°C peine aux saisies. Je m’équipe au rythme de la sono où s’enchaîne les tubes tous plus entraînant les uns que les autres : vestes, jambières, manchettes, sur-chaussures, gants longs, gilet réfléchissant. Le vélo s’illumine lui de milles-feux. Dans la sacoche de guidon, je glisse barres de céréales et sucrées ainsi que les gants court qui j’espère me serviront au plus vite. Dernier morceau de musique à l’autoradio. Je monte le son d’une chanson qui prends aujourd’hui une résonance particulière :
(Vivre ou ne pas vivre)
Etre seul, être là, Etre enfin face à soi même
(Vivre ou ne pas vivre)
Etre fort, être faible, Etre encore face à soi même
(Vivre ou ne pas vivre)
Etre nu, être bon, Etre doux face à soi même
(Vivre ou ne pas vivre)
Etre un jour, une nuit, Etre en vie face à soi même
Vivre ou ne pas vivre
Je rejoins la ligne de départ depuis laquelle nous nous élancerons pour une première descente à la lumière des phares. L’ambiance est joyeuse même si la tension semble monter peu à peu à mesure que nous approchons des 5heures.

5h00, le départ est donné au son de la sirène. C’est parti pour une folle journée de vélo! La descente jusqu’à Flumet est neutralisée pour la sécurité de tous, et je suis heureux de constaté que les passages les passages les plus piégeux (et encore présent à la TIME) ont été refait en vue du passage du Tour de France. Le rythme est malgré tout correct, et c’est un serpent lumineux façon descente aux flambeaux qui dévale la montagne. Le compteur avoisine les 40km/h mais les participants s’attaquant à ce défi savent faire du vélo. Le rythme est parfaitement fuide, les trajectoires propres : aucun coups de freins intempestifs comme c’est trop souvent le cas au départ des autres cyclosportives. Descendre un col de nuit, un moment de bonheur à l’état brut.

Flumet, nous voilà déjà dans la vallée tandis que la voiture ouvreuse s’éloigne. Je secoue les mains afin de réactiver la circulation dans mes doigts glacés par la descente. Chacun essaie de prendre son rythme dans le long faux plat montant vers Megève. Pas question de se griller, il faut pédaler le plus efficacement possible dans le but de s’économiser au maximum avant les vraies difficultés qui ne tarderont pas à arriver. Je me positionne dans un petit groupe avec qui j’effectue prudemment la descente vers Passy.
Nous allons désormais remonter par la route de Vaudagne qui nous amènera dans la vallée de Chamonix en évitant les grand axes. 550m de dénivelé pour cette seule cote. Une montée bien appréciable puisqu’elle offre de superbes panoramas et permets surtout de se réchauffer. Il fait toujours 6°C, équipement thermique de rigueur !
Je m’arrête brièvement au ravitaillement installé au sommet. L’offre est limité mais cet arrêt était surtout motivé par un besoin urgent. Je repars en direction de Chamonix. La ville semble encore assoupie tandis que nous la traversons. Rare piéton, voiture quasi absente, vision encore embuée de sommeil, nous sommes aux meilleurs heures….

Le col des Montets, 1461m, se dresse maintenant devant nous. Un col avalé sans difficulté même si le vent est assez présent dans cette partie. Le rythme est modéré mais régulier, chaque participants semblant rouler à l’économie. Le groupe dans lequel je me trouve est homogène et je sais, même sans cardio ou autre prothèse technologique, que je roule en mode endurance et que cela pourra encore durer longtemps. Une journée aux antipodes de celles des Fondus, de la force dans les jambes et le sourire aux lèvres !


Dossard 429 sur ce Tour du Mont Blanc 2016. J’ai plus l’allure d’un agent de la DDE avec ma chasuble que d’un cycliste mais c’est belle et bien un énorme défi que je me suis fixé aujourd’hui ! 🙂 330km, 8000m de D+, 8 cols, 3 pays !
Ce n’est que dans la descente que je réalise que nous allons bientôt quitter la France pour rentrer en Suisse. Le Chatelard marque la frontière, finie les routes savoyardes pleines de trous, nos roues caresses désormais un billard incroyable. Pas d’autres bruits que celui des portables qui dans les poches s’agitent, probablement pour annoncer à leurs propriétaires le changement de réseaux. Mais laissons ce détail sans importance pour nous attaquer au premier vrai col de la journée, celui de la Forclaz.
Ce col ne présente sur ce versant rien de bien méchant mais j’éprouve néanmoins le besoin de m’alimenter. Il est vrai que nous aurons bientôt parcouru 100km mais la démesure du parcours nous l’aura fait oublier. Au passage au sommet, nous avons tout juste terminer l’échauffement…. Et ce sont d’ailleurs les premiers rayons de soleil qui nous accueil au changement de versant. Mes capteurs solaires sont tous grands ouverts dans cette magnifique et rapide descente sur Martigny. Je fais le plein d’énergie.
Martigny, ses vignes, ses montages, son château …. J’ai une avance confortable sur la première barrière horaire. Tout va donc très bien, nous pouvons désormais attaquer les choses sérieuses !

Mais avant cette première montée sérieuse sur Champex Lac, c’est un long ravito qui m’attends aux Valettes. Ayant fait le choix d’y laisser mon sac, je tombe jambière, veste et me ravitaille copieusement : chips pour retrouver le goût du sel, salade riz-thon, saucisson, pain d’épices et coca-cola. Certains diront que ce n’est pas une bonne idée avent les 10km à 9% qui m’attende. Mais à ceux-ci je répondris que ne vise pas un temps et que si je m’en trouverai alourdit dans Champex, je n’en serais que plus efficace dans le Grand Saint Bernard. 36×28, je grimpe en souplesse, toujours dépassant, jamais dépassé. Une belle montée en direction d’une belle carte postale.

Direction Orsières qui marquera le début de l’ascension du Grand Saint Bernard, l’ascension du jour si l’on se fie à la fiche de route et aux nombreux témoignages récoltés sur différents Blogs. Le juge de paix qui décide souvent à lui seul de la suite de l’aventure ! Autant dire qu’il ne faut pas la rater et que chaque portion d’énergie pouvant être économisée dans la descente dois l’être. Je me laisse glisser laissant mon poids à la seule action de la gravité. Zéro risques, Zéro débauche d’énergie, me voilà dans la vallée où le Soleil cogne cette fois intensément. Je m’arrête à nouveau pour retirer les manchettes.

Notre véritable moteur est bien le même que celui qui animait les aventuriers de l’époque.
C’est partit pour plus de 30km sans le moindre répit. Ce col qui marque la frontière entre la Suisse et l’Italie peut se résumer en trois grandes parties. Une première partie assez roulantes mais très circulées qui est sympa mais sans plus. Nous ne serons aujourd’hui pas aidés par la chaleur et le petit vent de face. Une deuxième où se succède tunnels et pare-avalanches, très difficile mentalement. L’obscurité, le bruit et l’odeur du gazoil et des gaz d’échappements donne l’impression d’être privé du spectacle qui se déroule à l’extérieur. D’autant que la portion est longue, très longue… Mais l’émerveillement à la sortie du tunnel n’en ait que plus intense. Nous sommes à 2000m, il nous reste environ 6km à 9% de moyenne à parcourir au milieu des alpages de cet espace minéral où la neige et la glace ne semble pas avoir encore totalement disparu. Je marque un temps d’arrêt à la découverte du Sommet, les yeux emplis d’émotions. Oubliés les mauvaises pensées du tunnel, le franchissement de ce col est à lui seul une petite victoire. Nous sommes exactement à la moitié du parcours. Nous venons de parcourir une distance et un dénivelé pas si courant sur les cyclosportives. Sauf que nous, nous allons en plus repartir pour effectuer la même chose, une deuxième fois ! Que c’est beau le Vélo !

Au sommet, un gros ravitaillement avec beaucoup de choix (il y a même de la soupe !) et des bénévoles super sympa. Mais si j’en profite un maximum, le petit vent frais qui souffle au sommet n’est pas sans nous rappeler que nous sommes tout de même à 2469m d’altitude et qu’il ne faudra pas trop traîner si nous souhaitons pouvoir repartir. Tout vas bien. J’enfile mon K-Way avant de m’élancer dans la longue descente vers Aoste ! Celle-ci est une nouvelle fois rapide même si les nombreuses épingles obligent à la vigilance. Je sens la température montée au fur et à mesure que nous perdons de l’altidude. Avec moins de 10°C au sommet, nous entrons dans Aoste qui vit une véritable canicule, avec près de 40°C au compteur. Pourtant peu sensible à la chaleur, j’accuse le contre-coup de ce changement brutal et peut-être aussi des efforts déjà consentit. Les 25km menant à la salle sont interminables. Je fais l’élastique à l’arrière du groupe, m’accrochant tant bien que mal jusqu’au nouveau ravito, solide cette fois-ci. Les pâtes annoncés vont me faire le plus grand bien bien… à condition que je puisse les avaler car l’absence d’ombre est terrible. La cervelle bout sous le casque, l’estomac refuse chaque bouchée…. Si tout allait bien jusqu’ici, la suite s’annonce cette fois plus compliquée…. Je parviendrais heureusement après un petit quart d’heure à accoutumer mon corps au goût des pâtes qui pourtant étaient savoureuses. Rare sur le début du parcours, les ravitos sont finalement et contrairement à ce que j’avais pu lire ici et là plutôt bien…

C’est donc le moral dans les chaussettes que je repars. Je décide de ne pas attendre le groupe, convaincu que leur aisance me fera plus de mal que de bien en ce moment difficile. Je sais pourtant au fond de moi que ce n’est pas encore perdu car si je coince physiquement, je ne ressent aucunes douleurs pouvant m’obliger à mettre pieds à terre. Il va falloir s’accrocher dans ce petit Saint Bernard qui se dessine. Ce sera compliqué, j’en baverais sûrement encore un peu mais je devrais retrouver un peu de jambes à mesure que l’heure avancera et que les températures nécessairement baisseront. Du Petit Saint Bernard je ne pourrais pas vous raconter grand chose si ce n’est ce qui concerne les différents tons de gris du bitume que je fixe obstinément…une manière de se replier sur les dernières ressources, de faire le vide…pour mieux être surpris à l’approche du sommet….. Mes yeux voient gris tandis que mon corps ressent comme jamais son environnement. La chaleur brûlant la peau des premiers lacets laisse à partir de la Thuile la place aux premiers frissons. La température ayant une nouvelle fois chutée avec un fort vent de face glacial qui vous scotche au bitume. La qualification de « course d’un jour la plus dure du monde » commence à prendre du sens.

A mon deuxième sac présent au Petit Saint Bernard je ne toucherais pas. Assis sur un rocher et m’alimentant tranquillement, je fais le bilan de qu’il me reste à parcourir, mais surtout de ce que j’ai parcouru. Car si j’étais tout à l’heure septique sur le fait de vous retrouver au sommet, la persévérance m’y aura finalement conduit. Le compteur affiche 250km et je viens d’égaliser mon record de dénivelé. Pourtant je suis, si je me rappel bien, beaucoup moins entamé qu’à la fin des Galériens du Ventoux ! La fête est finie bien sûr mais je peux encore m’accrocher dans l’ascension du Cormet-de-Roselend. La dernière difficulté ne pourra alors plus me faire abandonner. J’enfourche ma monture, plus décidé que jamais, et me lance dans la longue descente sur Bourg-Saint-Maurice. Si elle me permets durer une éternité, cette descente me permet aussi de remettre le tube digestif en place. La machine semble redémarrer, bien aidé par la température beaucoup plus agréable maintenant.
Encore deux heures d’avance à Bourg-Saint-Maurice, de quoi s’arrêter et profiter pleinement de la Pasta Bolognaise qui cette fois glisse sans effort. J’avale ensuite une barquette de taboulé ainsi qu’une banane, sans que le corps ne trouve à redire. Je sens progressivement les forces me revenir. J’observe les visages autour de moi. Si ce Tour du Mont Blanc a marqué les visages de fatigue, chacun garde un sourire au coin des lèvres. Car être arrivé jusqu’ici relève déjà de l’exploit. Le reste sera seulement le bonus qui rendra cette journée un peu plus unique. Dernier verre de menthe siroté doucement, il est incroyable de voir combien tout vous semble meilleur dans ces moments là. Cormet-de-Roselend, me voilà !
…Enfin pas tout de suite tout de même car si j’ai retrouvé un peu mes esprits, le col présente tout de même 19km avec des pourcentages loin d’être évident. Le paysage est magnifique malgré le vent glacé qui balaye une nouvelle fois les crêtes… Et j’ai le temps d’en profiter puisqu’il me faudra 2h10 soit à peine 8.8km/h de moyenne avant de déboucher sur la dernière descente. La nuit commence à tomber. Euphorie malgré la fatigue, je vérifie l’éclairage et enfile veste et manchettes. Une descente, une montée que je connais. Plus rien ne pourras plus m’arrêter !

Le Lac du Cormet de Roselend, aujourd’hui longée de nuit mais l’endroit m’a paru si sympa que j’y suis retourné le dimanche avec le frangin !
Pas beaucoup de monde dans la descente sur Beaufort. Je descends, concentré autant que possible sur le petit halo lumineux que projette ma lampe. L’instant est magique et si après autant d’effort l’idée d’une douche bien chaude vous procure le bonheur le plus total, je souhaite en même temps que la descente continue encore des kilomètres. Oublier la fatigue et les moments difficiles vécus dans le Petit Saint Bernard. Mes jambes ont désormais intégré le rythme et semble tournées toutes seules. Virages sur la droite, la station des Saisies est en haut. Un peu plus de 950m de D+ encore à parcourir, via Hauteluce. La nuit gomme le relief, ce qui rend l’ascension d’une certaine manière beaucoup plus aisée. Pas besoin d’imaginer des stratagèmes pour focaliser son esprit, la seule chose à faire est de chercher à rattraper le petit cercle clair qui se dérobe un peu plus à chaque coup de pédales. Le compteur flirte régulièrement avec les 10km/h. Dernier hectomètre, le sprint pour la gloire. Je mets 1h32min soit à peine 14min de plus que lors de la TIME mais cette fois après un peu plus de 300km au compteur ! Les ressources du corps humain sont justes formidables !

Malgré mon gros passage à vide dans le Petit Saint-Bernard il reste encore du monde sur la route lorsque je franchis la ligne aux Saisies après 18h27 – temps organisation, soit 16h16 de roulage effectif. Sur les 650 partants au départ, me voici 305ième avec l’énorme satisfaction d’avoir surmonter ce défi que j’envisageais depuis maintenant un peu plus de 2 ans. Le Tour du Mont Blanc, un défi vraiment hors norme !

Dimanche, avec le frangin au sommet du Cormet-de-Roselend. S’il n’a pas pu prendre à l’aventure, sa présence et son soutient moral sont probablement beaucoup dans la réussite de ce TMB !!! Merci !