LIVRE I : LE REVEIL DE NOS CINQ SENS….
CHAPITRE I : L’interminable Attente…
Dimanche 18 août, il est déjà tard lorsque nous nous éveillons. Nul besoin de nous presser en effet, notre heure de départ n’est fixée qu’à 17 heures… Soit quatre heures environ à pédaler de jour avant d’entamer la nuit complète…. Il est donc sage de nous reposer. Autant que nous puissions. Chaque minute de sommeil glanées ici augmente nos chances de réussite… J’ai réussi à m’en convaincre et, chose rare, moi qui n’arrive d’habitude jamais à dormir les veilles de courses, j’arrive finalement à fermer les yeux… quelques minutes. Nico, avec qui je partage la chambre, semble lui moins perturbé par ce qui nous attends….
Dix heures, nous descendons prendre le petit déjeuner et nous ne sommes loin d’être les seuls… L’hôtel grouille d’engagés. Des Italiens, surtout… Et c’est la machine expresso, qui n’est à priori ni verte, ni blanche, ni rouge en pâtira… !
A l’extérieur et sur les balcons, fleurissent cyclopèdes en tout genre… T-shirts rayés, peluches casquée, épaules houssées… tous s’affairent autour des montures chargées de lampes, de sacs et autres babioles permettant de passer le temps… L’équipement du vélo est pour tous synonyme de stress. Car il n’est pas si facile d’organiser 3 jours de vie sur un si petit vélo…. Savoir différencier l’essentiel du superflu… Un vrai casse-tête…. Et voilà pourquoi il vaut mieux anticiper … je choisirai de faire confiance à ma liste, et de ne plus toucher mes sacs… …. L’affaire est dans le sac….
Et tandis que nous nous attachons à ces derniers préparatifs, de grosses averses s’abattent toujours sur la banlieue parisienne… J’échange un coup d’œil à Nico. Lui est aussi au moins aussi inquiet que moi… Mais que sommes venus faire dans cette galère. Les anecdotes milles fois entendues du Paris-Brest 2007 reviennent nous hanter…. 900km de pluie sur les 1200 kilomètres du parcours… Ce ne sera décidemment pas possible…. Heureusement les prévisions pour la suite de la journée sont bonnes… Et puis nous avons les chambres jusqu’à midi, nous attendrons …
Midi, les vélos sont précautionneusement chargés. Direction de Rambouillet… Bip, Bip, ZZZZZ, ZZZZZZ, voici un petit message d’encouragement de Gilles et Joëlle qui vivront cette aventure depuis leur demeure Saltoise… Le message est bref, mais nous fait un bien fou. « Joëlle et moi on a quelque chose à vous dire, bonne chance et à mercredi au téléphone. Profitez bien de votre Paris-Brest. La première fois c’est fantastique. A 17 heures on regardera si vous êtes tous bien partis. Bon appétit en attendant. Bye, Bye… » Un petit message qui nous motive et qui nous rappelle que Gilles a suffisamment récupérer de son appendicite pour garder un œil sur nous… Et c’est bien heureux car j’étais justement en train d’affiner les détails de mon plan de fuite ….
Nous sommes de retour dans le parc de la Bergerie Nationale de Rambouillet. Ce site choisi comme lieu de départ est superbe. Mais il est aussi immense (5 hectares dit-on) et il n’est pas facile de s’y retrouver au milieu de cette foule marchant dans toutes les directions. Indécis entre détacher les vélos ou aller manger, nous cédons à l’appel du festin … Parti à pieds, nous ne mettrons pas longtemps à comprendre qu’il serait bien plus sage de faire demi-tour pour prendre avec nous les vélos…. Nicolas, qui est du genre mec organisé prend en photo la Laiterie de la Reine… Nous sommes garés à coté, et si le nom ne s’oublie pas, mieux vaut prévenir… C’est la première fois que la Bergerie accueille Paris-Brest, et il est important d’être compréhensif avec les quelques lacunes de cette édition. Gageons que des informations et quelques flèches seront ajoutées au programme de l’édition 2023.
Un coup d’œil sur ma Kalenji achetée pour l’occasion. Il faut savoir que je ne porte que très rarement ma montre, mais la gestion du temps sera ici quelque chose de primordiale m’a-t ‘on dit… Cet accessoire sera donc bien plus utile qu’un onzième pignon. Sur le cadran, il est bientôt 14 heures. La pluie a cessé mais il fait toujours frais…. Regardez bien les pavés sur la photo prise à notre arrivée au parc à vélo, vous constaterez qu’ils sont toujours humides… !!! Vous ne l’aviez pas vu…, rassurez-vous, c’est parce que l’on crève l’écran … 😉 !

La dream-team, même si nous ne savons pas encore…. Cette photo restera également comme celle qui parue dans le journal Le Progrès. Dommage que Nicolas y ait été coupé. La Squadra préfère en tout cas l’originale.
Allons-y, passons aux choses sérieuses. Nous pénétrons dans le grand chapiteau, pour le dernier repas avant jugement…. Philippe et Daniel en profite pour nous faire un long briefing…. Marie-Claude et Marco les écoutent attentivement. Et oui mon Nico, tu te demandes probablement ce que tu fais là… Daniel insiste, René appuie. Les nouveaux dont je fais partis pensent peut-être que les choses s’imposeront d’elles-mêmes. Que nous n’aurons pas le choix. Mais c’est faux. Le rappel des consignes comme des 37 minutes qui nous ont fait si souvent sourires impose la carte de route, du moins pour cette première partie d’aventure. Ayant tous les mêmes règles en tête, nous pourrons nous y accrocher. Et faire de notre groupe un ensemble cohérent. Après. Et bien l’aventure tient dans un format de 1200 kilomètres… Une seule consigne est dès lors universelle. Celle de gérer… De gérer, de gérer, de gérer. Et si ça ne suffit pas. De gérer encore m’avait dit Bernard…. Voyez donc dans quel état j’ère ….

Philippe à la manœuvre…. On parle stratégie de course, organisation du peloton, techniques de formation…Des pros !!! Philippe se rappel clairement le déroulement du Paris-Brest 2011… 8 ans déjà, et pas l’ombre d’un doute… !
15 heures 30, l’heure fatidique est désormais toute proche… Nous devrions y aller…. On s’égare un peu, dans le parc, entre les vélos spéciaux et nos absences… Mais où peut bien être passé encore Nico ? Nous a-t ’il vu rejoindre les sas où seront donnés les départs. Nous sommes la lettre E. Et Nico nous a fort heureusement retrouvé… Nous nous asseyons dans l’herbe, mais si celle-ci est encore un peu humide, le Soleil, lui, a fait son apparition. Nous assistons aux vagues de départ successives… Avis de tempête. Une forte houle va s’abattre sur la Bretagne, et parmi elle, des voyageurs que nous connaissons… Allez Jean-Pierre, allez Florian, allez Régis… Viendra ensuite notre tour … Et ce sera pour de bon, le début de l’histoire…

Les Vélomobiles…ces bien drôles machines… René. Perplexe…

Nico, dans la cour intérieure de la Bergerie….A quelques minutes du départ, on se sent tous plus ou moins bizarre…. .

C’est la cohue au départ….Daniel pourtant, assis au premier plan, reste zen…sous le Soleil….
CHAPITRE II : Les premiers mètres…
17 heures… Nous y sommes…, il n’est plus question de jacasser, et c’est au vol que nous nous intégrons à la vague « E »… L’organisation du départ est néanmoins déroutante. D’abord, il y a le premier pointage sous un chapiteau bien fragile. On y contrôle aussi les plaques… Un peu surpris, je peine à trouver la bonne page pour apposer le tampon humide… Dans un carnet de six pages, c’est quelque peu la honte. Le livret dispose dans sa partie centrale de deux doubles pages qui se ressemblent étrangement…. Mais à y regarder de plus près, la différence est notable. L’une concernant l’aller tandis que l’autre indique le retour… Et pour ne rien arranger, ces deux-là sont imprimés à l’inverse l’une de l’autre. Les bénévoles voyant mon embarras se montrent sympa et me remette le carnet à l’endroit… Et Ploc… Le premier cachet…. Le tout premier d’une longue série…

A Paris-Brest, les contrôles se font avec le respect de la tradition…c’est à dire, par tampons humides…
Ce premier contrôle effectué, nous empruntons de longues allées en gravier faites rien que pour nos fins pneus. Commencer Paris-Brest par une crevaison, quel mauvais signe du destin ce serait… Nous continuons d’avancer. Devant nous la vague « E » s’est amassée sous l’estrade où un speaker tente sans grand entrain de présenter le gratin fédéral. Le président connait à priori bien Paris-Brest pour l’avoir effectué à de nombreuses reprises. Malgré cela, il a dans la voix la retenue de celui qui doute. Alors bien sûr, nous aurions peut-être aimé un peu plus de folie, de musique… Comme sur les cyclos où l’on s’applaudit avant de laisser filer les chevaux. Mais Paris-Brest est définitivement bien différent…. Le travail effectué en amont et durant l’épreuve par les nombreux bénévoles sans commune mesure… Nous ne pouvons que respecter. Et leur adresser, un sincère et non moins immense merci… Vraiment…

Rambouillet, le 21 août 2019… Le plus beau cachet de l’histoire du vélo….
Je franchis maintenant la « porte » électronique (oui, le Parisbretiste du 21ième siècle est pucé) à 17h00 et 25 secondes (on appelle cela, la ponctualité…), il me reste à moi et compagnons de route 80 heures pour aller voir à quoi ressemble l’Océan Atlantique pour ensuite, changer d’avis et revenir… Une formalité ! Descente légère, nous passons sous la haute grille ouvragée qui délimite le parc… Autour de nous, des dizaines de personnes qui crient, sifflent et applaudissent. La voici l’ambiance dont nous avions besoin. C’est sensas… Me voici gonflé à toc…mais pas autant que Daniel qui…lui… nous a déjà pris quelques longueurs !!!
Les premiers tours de roues sont ceux de la découverte. Nous avons tellement mangé vélo sans en faire ces derniers jours que nous avons oublié comment nous y prendre… Nous souhaitons nous projeter mais les montures résistent. Moins bêtes que nous, elles ont déjà compris….
Après les premières lignes droites, les premières constatations… Le vent sera de face…. Et plutôt fort…. Dominique m’avait pourtant prévenu…. Mais tout n’est pourtant pas négatif. Le fait de partir par grappe de 400 nous a permis de constituer des groupes suffisamment grands pour nous abriter. Ainsi, c’est à une bonne soixantaine que nous progressons… Dans un groupe dont la géométrie varie continuellement…. Le premier checkpoint sera Mortagne-au-Perche…. Il n’est pas utile ni obligatoire d’y pointer… Mais nous nous y arrêterons pourtant. Car il n’est pas question de passer une nuit entière sans nous être ravitaillé avant….

Bernard Le Bars (L’Equipe magazine)
Gilles nous avait prévenu. « Faites attention au départ, car à Paris-Brest, ça part comme s’il n’y avait que 120km à faire…. Sauf qu’il y en aura 10 fois plus… 120, et 120, et 120, et 120 et…. Vous verrez, c’est très long… Alors économisez-vous !!!! » Ce conseil en tête, nous roulons à allure honorable mais toujours un cran en dessous de ce que nous aurions pu faire. René, qui entame son deuxième Paris-Brest, n’a d’ailleurs pas embrayé d’office dans la roue d’un Daniel qui est décidemment en grande forme. …. René impose son tempo, 28/30 km/h ce qui est bien assez élevé pour moi…. Les jambes ne répondent pas aussi bien que je ne l’espérais…. Je ne suis cependant pas trop inquiet… Après toute cette attente, le stress du voyage et des inscriptions, avec toute cette route qui devant nous s’étale… Quoi de plus normal pour le corps que de faire un peu de résistance ? Un seul remède valable dans ces cas-là ? Prendre un ou deux relais pas forcément très appuyés mais qui permette de se rassurer en décollant la soupape bloquée sur « Protection du Bonhomme »…. Voici une méthode qui a fait ses preuves. Quelque relais court passé devant. Voilà que mes jambes d’abord réticentes acceptent de se montrer plus volontaires… Le pédalage doucement s’arrondit… Le rythme est trouvé. Tout devient alors bien plus facile….
Le groupe au sein duquel nous évoluons n’est pas parfait. Car si nous sommes une bonne soixantaine, seuls un duo d’Italiens, l’un grand, l’autre petit, et Daniel mènent l’allure. Trois devant, et tous derrière…. Voici la triste et dure loi du vélo… La petite Reine n’a que faire des braves… Sauf lorsqu’ils roulent seuls. J’y serai probablement aller il y a quelques années. Mais depuis j’ai appris. J’ai appris qu’il vaut parfois mieux être l’homme qui suit que celui qui se fait attendre. Je me retiens d’aller fanfaronner aux avants postes… D’autant que le vent ne semble point calmé par la nuit qui tombe…
Est-ce que mon corps tiendra ? Est-ce que ma tête tiendra… Voici ce que je désire apprendre de mon premier Paris-Brest… 1200km, 3 jours d’efforts quasi-continu, une quasi-privation de sommeil… Il serait présomptueux de faire des plans sur la suite de cette aventure… Soyez-sûr que la route ne manquera point de me remettre son verdict…. Et il faudra l’admettre…

Les longues lignes droites où le Soleil s’éteint (Le Blog de Brigitte…)
Il est bientôt 20 heures, et nous approchons des plus belles heures de la journée… Nous roulons toujours droit, droit, vers où le Soleil se couche….Le groupe s’étire puis se comprime, comme sensible aux pulsations du vent…. A droite et à gauche, de grandes étendues jaunies et vallonnées qui s’éclairent dans la chaude lumière de cette belle soirée d’été… Coup d’oeil rapide par dessus l’épaule, je distingue non sans peine les maillots bleutés de la Squadra…. Un nouveau coup d’oeil, un peu plus long et appuyé cette fois-ci, Nicolas est juste derrière…. Notre petit groupe est au complet…. et rien ne viendra troubler sa cohésion, ni les tandem à deux ou trois places, ni les vélomobiles, drôle de tripodes carrénés …..Et si voir ces engins en cote me fait toujours sourire (allez-y, essayez, grimper moi le ce col assis dans votre baignoire….), il faut bien avouer que ces machines de l’espace sont ultra-efficaces lorsqu’il s’agit de descendre ou de fendre le vent…Et quel bruit….!!!!

Cars, ne soyez pas si sérieux messieurs, Flash va vous en mettre plein la vue…

Triplette, à chaque coup d’œil, vos amis vous suivent…Mais attention au dos d’âne… !
Terminé les vastes champs de blé, nous voilà entré dans une région boisée, celle du Perche et de son parc régional. Le terrain se montre plus accidenté et je prends avec Daniel, sans vraiment m’en rendre compte, quelques longueurs d’avance sur le reste des troupes. Nous levons un peu le pied. Daniel se montre satisfait, nous allons arriver à Mortagne-au-Perche avant l’arrivée de la nuit. Ce qui est idéal et conforme au plan fixé avant le départ. Nous prendrons le temps de nous restaurer, et de repartir, rassasié, pour une belle nuit avec les étoiles comme meilleure compagnie…

Mortagne-au-Perche, point de ravitaillememnt non officiel du parcours….
Extrait Ouest-France, 19/08/2019…« Sur la route de Paris-Brest-Paris, Mortagne-au-Perche acclame les cyclistes…. »
Entre la ville du Perche et la course mythique, l’histoire d’amour dure depuis de nombreuses années. 150 bénévoles sont mobilisés pour l’accueil des cyclistes, à l’aller et au retour.
Il était 19 h 30, dimanche soir, quand les premiers cyclistes sont entrés dans la ville. Comme à chaque édition, Mortagne-au-Perche est ville accueil pour les participants, à l’aller, comme au retour. 150 bénévoles sont sur le pont pendant plusieurs jours. Répartis en équipes, ils se relaient à raison de quatre heures de présence continue.
Car si les premiers cyclistes fendent la bise et ne s’arrêtent même pas pour se ravitailler en eau, certains prennent le temps de remplir leurs bidons, voire de prendre un repas au Carré du Perche. À l’entrée de la salle de spectacle, les Mortagnais attendaient les sportifs et les acclamaient à chaque passage.
Les passages se sont succédé tout au long de la nuit. « Entre 23 h et minuit, il est passé un cyclo toutes les deux secondes »
, lance Eric, bénévole. Les premiers participants sur le retour sont attendus dès mardi midi.

CHAPITRE III : La nuit, tous les chats sont gris….
Mortagne-au-Perche, dans le parc, c’est toute la ville qui nous accueille… Philippe tient à nous rappeler une nouvelle fois les consignes, 37 minutes, le temps maximum que l’on s’autorise pour se ravitailler. Cela est court car nous nous sommes nombreux et les zones de ravitaillement dont celle-ci sont souvent étendues… Il va donc falloir nous montrer organisé. Faire vite, aller à l’essentiel, et surtout rester groupé.
Si les deux premières consignes sont à peu près respectées, la troisième n’a pas percuté…. Moi-même un peu perdu (à ma décharge, ce n’est que mon premier Paris-Brest…), j’accroche la roue de Daniel et fait tout pareil comme lui…jusqu’au menu. Soupe en entrée, purée et rôti de porc à la sauce champignons comme plat de résistance. Un gâteau de riz pour finir, moi qui n’aime pas trop ça…allez hop…à table…. Tout juste le temps de poser la fourchette pour se remplir un verre, toute la tablée semble avoir mis le grand braquet et la purée en deux-deux disparaît…. René et Marco ont sur nous pris un peu de retard … Tandis que le prix du Pit-Stop le plus rapide est remis à Philippe et Marie-Claude …
Nous rejoignons le parc au vélo, encore assez surpris du nombre de spectateurs venus nous encourager…. Paris-Brest n’a pas volé son titre de vraie institution….
La nuit est tombée mais tout le monde n’est pas d’accord sur l’attitude à adopter…Car si les manchettes font l’unanimité, il n’en ai pas de même pour les jambières…Scission en deux camps. Celui des frileux d’un côté (Philippe, Marie-Claude et moi), et celui des moins frileux, René, Marco, Nicolas….et Daniel qui, ne s’embarrassant pas de ces considérations, n’en a pas emporté… !
René profite de ces tergiversations pour peaufiner les réglages de sa machine… Avec ses cales neuves, il trouve la selle trop basse… et le rendement, quasi-nul… Qui le croit ? Je lui prête mon multi-Tool… mais peut-être n’aurais-je pas dû… de ces quelques millimètres de gagné vont naître les Watts… René retrouve l’efficacité… La Sky est de retour… Accrochez-vous… !
Nous repartons enfin, parfaitement visibles dans nos chasubles jaune fluo… La nuit, autour de nous, s’est resserré. La qualité de l’éclairage que m’ont prêté Gilles et Joëlle est splendide, tout comme celui de Nico provenant de l’Atelier du vélo (tenu par Guillaume que je salue au passage. MàJ L’Atelier du vélo a depuis fermé). Equipés comme nous sommes, nous bénéficions de l’atmosphère unique de la nuit, sans en subir les inconvénients. Inversions des couleurs. La route n’est plus qu’un fin ruban clair sinuant dans l’obscurité. Le calme de la nuit est l’aspect le plus frappant. C’est une certaine sérénité qui nous enveloppe…Nous glissons silencieusement. Accompagnés simplement du cliquetis singulier de nos roues libres et des pneus sifflant sur le bitume. Chacun de nous à sa propre signature acoustique. Et nous apprendrons ainsi à nous reconnaître.
Dans cette pénombre, l’affichage de nos compteurs ne nous ait plus d’aucunes utilité. Nous expérimentons l’étrange mais trompeuse sensation de vitesse que procure la nuit…. Aux curieux qui me questionnent souvent sur notre périple, je livre délibérément notre secret… Et oui nous roulons aussi la nuit. Et il se trouve que nous aimons ça… Les yeux alors s’arrondissent…. « Mais comment faites-vous… ? » « Et bien j’ai une lampe sur mon vélo… et des piles dans le sac à dos… ». Voilà exactement ce que m’avait répondu Christian il y a un an…
Le masque et la cape ne sont qu’artifices… Les pouvoirs jamais surnaturels. Les secrets de la réussite sont simples. Travail, abnégation et le plus important, l’optimisme… Le reste n’est que fadaises…
PS : Emportez tout de même avec vous quelques barres. Aux céréales ou aux amandes de préférences. Car celles-ci pourraient, on ne sait jamais, vous sauver la vie… 😉

Dans les creux de la nuit… Eblouissons-nous…
Outtttch … Perdu loin dans mes pensées, l’onde parcourant l’intérieur du groupe me surprend… Une musaraigne, juste sous nos roues, vient de traverser… Puis à zigzaguée, débordante de vitalité… Coup de guidon sec pour l’esquive… C’était moins une. Le genre de rencontre éclair que l’on peut faire la nuit… Il y a des musaraignes. Des lapins… Et parfois des chauves-souris… A non, ça, c’était Jacky…Salut Jacky. La nuit est le seul territoire que nous avons laissés aux animaux…Et c’est donc à nous de faire attention…
Nous traversons plusieurs villages richement décorés pour l’occasion… Au bord des routes, s’étale vélo enguirlandés, messages de soutien, fausses indications kilométriques…. « Brest à 1000km… » Paris-Brest est une fête où toutes les populations participent. On s’y souhaite régulièrement « Bon courage… » « Bonne chance… » et aussi parfois « de se revoir sur le retour ». J’ai cette image qui me reviens. Nous roulons paisiblement quand…à l’orée d’un village…. J’entends le grincement douloureux d’un volet que l’on entre-ouvre… Et puis il y eu ces quelques mots… « Respect aux courageux ». Leurs consonnances magiques ont l’effet d’une bombe énergétique… Le volet s’est à peine refermé. Et nous voici déjà repartis…


Paris-Brest, une l’école de la patience…. 1200km, et malheur à celui à qui il tarderait d’arriver…
J’aperçois de loin le panneau marquant une entrée en agglomération. D’abord indéchiffrable, le nom devient peu-à-peu visible. En toute-lettres, Villaines-la-Juhel…. Christian l’a maintes et maintes fois évoqué, Gilles aussi… Villaines, c’est l’un des cœurs palpitant du Paris-Brest… De par son ambiance et aussi parce que cette ville signifie. Située à 200 kilomètres de Paris sur le retour, celles et ceux qui l’atteindront toucheront leur bonheur des doigts… Mais pas avant.
L’organisation mise en place par la commune est effectivement digne des plus grands évènements…. Car bien qu’il soit une heure du matin passé, nous allons y trouver la chaleur et le réconfort apprécié d’un petit-déjeuner consistant…. Je constate que nous avons encore tous bon appétit… ce qui est bon signe…. Il est d’ailleurs temps de mettre un terme à cette ancienne croyance qui veux que le cycliste, amateur soit-il, se nourrit exclusivement de graines. Qu’il honnit le beurre et les matières grasse. Le sucre et le gras sont la vie…
Je mangerai à l’occasion de ce ravitaillement deux pains-aux-raisins, un croissant et une énorme part de flan… La gourmandise est une qualité première sur Paris-Brest… Il est indispensable de ne point trop s’écouter. Et de se faire plaisir. Un café fumant servi avec le sourire… Une parenthèse enchanteresse avant de reprendre la route. Un repos exquis…

Villaines-la-Juhel, premier pointage officiel….Il est 1h30 du matin…. l’heure idéale pour prendre son petit déjeuner….
C’est reparti, vers Fougères cette fois-ci que nous devrions atteindre au petit matin. Fougères, c’est aussi un peu les portes de la Bretagne…. Reste un peu plus de 89 kilomètres à couvrir au cœur de cette nuit qui devient de plus en plus froide… J’avais beaucoup hésité avant de partir mais je ne regrette finalement pas mon choix d’avoir pris avec moi ma veste et mes gants d’hiver… J’étais prévenu… les nuits de la fin août sont souvent fraîches…
Nous avons adopté un rythme un peu moins soutenu… Et ce n’est pas plus mal car le vent toujours présent commence à user les organismes… Marco et Daniel ont pris la tête du groupe, tandis qu’à l’arrière garde, notre communauté de fans grandie…. La comète Halley avait sa traîne, la Squadra rassemble… C’est un peu pénible, mais tellement merveilleux 😉 …
Je suis assez surpris. Nous avons fait une bonne partie de la nuit mais je ne suis pas trop affecté par le sommeil… La forme est là et l’envie, forte… Savoir que l’aube arrive tôt à cette époque de l’année me rassure… Pour l’instant, tout se passe bien, la seule ombre au tableau étant finalement cette envie d’uriner qui depuis plusieurs kilomètres me taraude… Fougères approche mais je dois me résoudre à demander un arrêt au groupe… Une demande assez bien accueillie, car je n’étais pas le seul. Une pause brève sous la Lune. Fougères n’est plus qu’à 14 kilomètres… Et le jour ne tardera plus à paraître.
6 heures, nous atteignons la cité fortifiée… Nous avons parcouru 300 kilomètres, et venons de terminer notre première nuit sur le vélo… il en restera deux… Fougères, ma brève échappée, Fougères, mon dieu que tu es belle…
CHAPITRE IV : L’Aube d’une belle et grande journée de vélo…
« T’as pas vu Fougères, t’as rien vu… ». Voici le slogan de la ville…. Il faut dire que la place forte impressionne. Avec son Château et son Beffroi … Nous pourrons maintenant dire que nous avons vu Fougères. Et pourtant. Nous n’avons toujours rien vu…

Fougères, à l’heure du ravitaillement. Voilà que recommence cette triviale poursuite qui devient routinière dans cette aventure… D’abord se pointer à la salle en haut puis redescendre pour finalement s’en tirer à bon compte… J’aurais pu faire bouliste plutôt que vélocipédiste. Quant à ceux qui combinent les deux activités, je les comprends… Devant la salle, allongeons nos vélos qui l’ont bien mérité… Restaurons nous mais ne nous endormons pas…. Devant nous s’annonce une belle et grande journée de vélo que nous n’oublierons pas…. Car notre plan n’a pas changé. Rouler et rouler encore pour, si les jambes l’autorisent, atteindre Brest en soirée et y passer la nuit… Nous aurons alors couvert près de 615km d’une traite, soit la moitié du parcours. Et quoiqu’en pense les psychiatres, nous nous en sentons capable. D’ailleurs nous l’avons déjà fait. A l’occasion d’un 600 mémorable… !

Photo prise par Joëlle, à la cime de la Loge des Gardes, avec de gauche à droite, Gilles, Christian, Nicolas, votre serviteur et Régis… On n’a pas l’air, mais nous avons fait kilomètre 540km / 600 (brevet qualificatif 600km, Morvan)

Extrait Ouest-France, 14/08/2019, Fougères acceuille le Paris-Brest
Le Paris-Brest-Paris revient à Fougères. La ville va accueillir près de 7 000 cyclistes.
Du 18 au 22 août, le Paris-Brest-Paris revient. La ville de Fougères, fait partie des quinze étapes du parcours.
Elle va accueillir près de 7 000 cyclistes. Ils pourront s’y badger, se reposer et se restaurer avant de reprendre la route vers le Finistère.
Fougères est concernée par l’étape 3 : Villaines-la-Juhel / Fougères et l’étape 4 : Fougères / Tinténiac. Les cyclistes se rejoindront au lycée Jean-Guéhenno.
Pour cela, ils emprunteront les boulevards Michel-Cointat et Edmond-Roussin. Ce dernier sera bloqué à la circulation.
Cette randonnée revient tous les quatre ans. Il n’y a ni podium, ni classement. Seul le plaisir de l’effort compte.
La fatigue que nous ressentons renforce la sensation de froid qui nous enveloppe lorsque nous quittons la salle. La rosée du matin est tombée et le matériel tout bonnement détrempé… Ce qui rend la reprise particulièrement désagréable. Les premiers rayons du soleil ne tarderont pas et permettront de nous réchauffer… Je consulte la carte de route apposée sur le dessus de mon cadre… Tinténiac est annoncé à tout juste 55km ce qui en fait le secteur le plus court du parcours…. Mais pas le plus facile cependant… D’autant que la nuit n’aura pas réussi à calmer le vent qui souffle toujours aussi fort… « Comment ça va ? » « Comme un lundi. » « J’sais pas c’que j’ai, j’peux pas pédaler. » « Un p’tit café ? » « Allez, c’est parti ». « Si c’est permis, c’est mercredi… »
Il est difficile de s’extirper de Fougères. Une grande route en léger faux-plat qui n’offre pour seul abris que celui de mes compagnons de route… Sur leurs visages, quelques traces laissées par cette première nuit blanche… Mais rien d’affolant. On dirait même que certains ont fait cela toute leur vie. Nicolas a lui un peu plus de difficulté à se remettre en route… Peut-être est-ce un léger manque d’expérience. Premier 300, premier 400, premier 600 et premier Paris-Brest cette année… La progression est rapide… Je me laisse décrocher du groupe, me retourne…. Il est là, à quelques mètres à peine… Gérant son effort pour éviter de se mettre dans la zone rouge… Il gère. Devant, le groupe a ralenti, et c’est sans difficultés aucunes que nous effectuons la jonction…
Quelques villages, quelques champs, quelques arbres… Le groupe avance mais Daniel manque à l’appel… Il n’a rien dit et nous commençons à nous demander s’il n’a pas eu un souci ou reçu un appel. A aucun moment nous n’envisageons que notre guide ait pu accuser un coup de fatigue. Et pourtant. Sur Paris-Brest, personne n’est à l’abri. Nous nous arrêterons … quelques secondes seulement avant de le voir réapparaître au bout de la route. Entre temps devant nous sont passés Polonais, Américains, Philippins, Corréens… Et combien d’autres nationalités encore… C’est le monde entier qui progresse ainsi, mélangé… A nouveau au complet, nous repartons… Je profite de ce moment calme pour tailler la bavette avec Philippe. Celui-ci me rassure… En l’absence de Gilles, c’est lui notre sage… Avec lui nous irons au bout…tous ensemble. Il l’a promis à Gilles…. Et nous lui faisons confiance…
Tinténiac, quatrième pointage, il en reste donc trois sur le chemin de l’aller… A ma montre il est 9h10… Personne n’a vraiment faim et si Marie-Claude et Philippe partagent leur sandwich, je me contenterai d’un fruit… Nous nous sommes assis quelques minutes sous la tonnelle installée au coin de la cour… Nous parlons des petites choses simples que l’effort rend remarquable… Sur nos visages, des sourires… Et tout autour de nous, des sourires … Le monde entier rêve de Paris-Brest… et c’est un rêve qu’il convient de cajoler…
D’un geste de la main nous remercions les bénévoles pour leur accueil… Nous allons à présent laisser l’Ille-et-Vilaine derrière nous pour rejoindre Loudéac et les Côtes d’Armor… Nous continuons d’appliquer la bonne vieille méthode des cyclo-long cours, c’est-à-dire, celle consistant à envisager l’objectif suivant sans jamais envisager l’objectif dans sa globalité…. Une méthode simple qui a déjà fait ses preuves et fonctionne avec nous à merveille. Loin de nous l’angoisse du parcours. Nous allons nous focaliser les 85km immédiatement devant nous. Une distance que nous maîtrisons parfaitement. Pourtant les 85km à venir n’ont vraiment rien d’excitant… Je pense à Christian qui m’avait beaucoup parlé de la route qui se durcit après Loudéac…. Et honnêtement j’ai véritablement hâte d’y arriver car, mise à part la cote de Bécherel surmonté de sa fragile antenne, il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent dans ce pays… En fait ça manque de densité. Les lignes droites trop longues sont monotones … la vitesse trop stable génère un sifflement se faisant bien trop monocorde… Bref, cette progression trop routinière m’endort…
Heureusement, il y a la Squadra. Sans eux, je crois bien que je me serai laissé glisser dans le confort douillet du fossé…. Grace à eux, j’ai envie d’écourter la sentence en me montrant actif. M’en sentant encore la force, je rejoins l’avant du groupe pour prendre un long relais et je m’applique…. Nous rattrapons quelques cyclistes isolés, et même quelques clubs…. Je sais que la Squadra&Nico est dans ma roue. J’en suis ravi. Et puis derrière, il y a les followers qui n’aiment pas le vent… De plus en plus nombreux… Quel dommage pour eux… Ne savent-ils pas que l’air le plus pur est à l’avant…
Nous nous approchons d’un ravitaillement non officiel. Nous nous y arrêterons… A peine le pied posé à terre, je prends une remarque de Daniel et Philippe qui me disent de ne plus tirer tout le monde comme je viens de le faire… Selon eux je suis en train de me griller… Je ne répondrai pas car je sais qu’ils ont raison. Rouler devant, c’est empêcher les autres de voir que vous grimacez… Je ne regrette pourtant pas ma petite incartade. Le temps passe plus vite lorsque l’on est devant, et puis c’est surtout moins chiant que de surveiller la roue de celui ou celle qui vous précède … Toujours cette vielle histoire du Golgoth qui me trotte dans la tête et dont je peine à me débarrasser. J’ai toujours aimé sa force brute. Celle consistant à baisser la tête et s’arquer de toutes ses forces contre les éléments. Avancer coûte que coûte. Le cyclisme s’apparente parfois à un sport de combat… Et comme dans tous les sports de combat, celui qui n’utilise que ses jambes à d’avance perdu. Alors j’enregistre, et me ravises. Je continuerai à prendre quelques relais, mais ils seront courts et maîtrisés… De quoi participer à la vie du groupe tout en se maintenant éveillé.

De plus en plus nombreux sont les cyclistes allongés dans les prés…
Loudéac. Nous avons tout récemment croisé des éoliennes apparemment ravies de voir le vent dans leurs grandes ailes. Délit de face, nos espèces sont véritablement bien trop éloignées pour se comprendre… Le message qu’elles chantaient était pourtant clair. Vous voici enfin arrivé au cœur de la Bretagne…
Bientôt 450km, ‘après-midi n’en est qu’à ses premières heures et c’est avec un certain soulagement que nous accueillons l’idée de pouvoir se ravitailler… Et il était temps, car la cohésion du groupe commence doucement à s’effriter. Oh non pas qu’il s’agisse de mauvais mots mais comment ne pas remarquer que l’élastique jadis serré s’est depuis peu à peu distendu… Marc et René ont pris quelques longueurs. Marie-Claude, Philippe et Nicolas fermant la marche, toujours prudent. Daniel entre ces deux groupes hésite….
La belle entente que nous avions jusqu’ici réussi à maintenir entre nous n’est plus… Mais n’en soyons pas surpris. Partir à sept pour un parcours comme Paris-Brest relève du défi. Chaque corps, chaque esprit évolue différemment sous les coups de butoirs kilométriques… Les écarts physiques s’aggravent… Et c’est en ça que la maîtrise de ses émotions devient primordiale. Paris-Brest est avant tout une course de tête et je suis parti avec des caractères qui, s’ils sont forts, acceptent pleinement la puissance d’un collectif. Nous ne cèderons pas à la fatigue… Nous allons nous appliquer à repenser solidaire car ceci est notre meilleure chance de l’emporter… Gilles avait d’ailleurs eu cette phrase peu avant le départ. « Pour gagner du temps, il faut avant tout savoir prendre soin de ses équipiers… Aider celles et ceux qui en auront nécessairement besoin, à un moment ou à un autre. » A méditer…
Ravitaillement de Loudéac. Je me souviens de deux choses. La première est importante, la deuxième non. Alors d’abord, il manque une place pour Daniel. Et puis ensuite qu’à Loudéac la vie est chère. Beaucoup plus qu’ailleurs et c’est pourquoi nous éviterons cet arrêt au retour. Le seul petit truc à corriger pour 2023… Mais Loudéac reste un mythe… !
Loudéac. C’est cette année le deuxième club le plus représenté avec pas moins de 24 participants…. Un exploit qui méritait d’être souligné…
Pour ceux qui ne font pas la course mais officient en tant qu’organisateurs, quelques souvenirs de notre Squadra, remontant à l’âge où Feurs organisait la Semaine Fédérale ….
C’était en 1989, j’avais deux ans… Tous semblent avoir gardé du Forez de bons souvenirs … On les comprend.

Les rues étroites et typiques de Loudéac…

Extrait Le Télégramme, 19/08/2019, Paris-Brest-Paris, passage obligé à Loudéac
Les chiffres donnent le tournis : 6 667 participants (dont 534 femmes) ont pris le départ du Paris-Brest-Paris 2019. 60 nations sont représentées, parmi lesquelles le Japon, le Canada, les États-Unis… Les cyclos ont 1 200 km à parcourir en moins de 90 h.
À Loudéac, près de 400 bénévoles sont mobilisés. 550 lits de camp, loués à la protection civile, sont disponibles pour les cyclos du 19 au 21 et des repas sont servis non-stop pendant les trois jours. À la mi-journée, ce lundi 19 août, 1 200 cyclos avaient déjà pointé au point de contrôle et seulement 4 abandons étaient recensés. Les premiers sont arrivés vers 6 h ce matin et devraient repasser en sens inverse dans la soirée pour rallier Rambouillet.
Des animations sont prévues dès 17 h ce soir au lycée Saint-Joseph, avant l’arrivée vers 18 h 30 des cyclos loudéaciens engagés.
CHAPITRE V : Ils ont des vallons ronds, Vive les Bretons….
Mais cessons de perdre notre temps… Enfourchons nos montures et pressons un peu les talons contre leurs flancs encore fumant. La vieille Carhaix n’est pas une ville des plus patiente… Et l’atteindre ne sera pas chose aisée. Plusieurs blogs font état de la dureté de ce secteur. Je vous le confirme. Il n’est pas facile. Mais tellement plaisant. Fini les bandes rectilignes qui nous ont permis d’atteindre Loudéac. Le parcours se fait ici bien plus aventureux. Les routes sont étroites et le revêtement, davantage granuleux…. Tout autour, l’arrière-pays breton que je découvre pour la première fois me plaît. L’authenticité des campagnes mêlée à la beauté des villages traversés. J’aime ce relief que certain juge parfois cassant, souvent usant. J’aime ce vent qui depuis le départ balaye nos sens… Le taux d’oxygène frise l’excès … C’est grisant.
La pénurie de force se fait sentir. Nous n’avons pas le choix. Il nous faudra nous redresser, debout sur les pédales, dans un combat qui vu depuis l’extérieur semble bien trop inégal… Mais cela rend le jeu tellement moins ennuyeux… Nous redécouvrons dans la difficulté le bonheur de pédaler. Les liens du groupe se resserre… Philippe et Marco ont choisi de réaffirmer les règles qui impulseront aux bleus et roses une nouvelle dynamique… Les individus cassant le groupe et le rythme sont poliment priés de reculer… Ceux qui aident sont, en revanche, encouragés. L’efficacité du train bleu en dépend…
Malgré tout ça, Daniel est souvent devant. Tic-Tac, notre cadence devient le reflet saccadé de son tempo. Fixer sa roue surtout, guetter la moindre de ses accélérations pour ne pas se faire surprendre. Le vent est à l’affût de l’interstice qui lui permettrait de s’infiltrer. 50 centimètres, il ne lui en faudrait pas plus. Mais le vent c’est aussi une qualité rare. De toutes les histoires connues, il n’a jamais frappé de dos…
Il y a des lectures qui ont le pouvoir de modifier à jamais votre perception du monde. La Horde du Contrevent est de celle-ci. A sa lecture, j’ai mis des mots sur ce que je cherchais depuis toujours dans ma pratique du vélo. Inconsciemment. Celle d’une pratique épique où la réussite ne serait pas synonyme de victoire mais d’un ultime dépassement de soi. La Squadra sera ma Horde. Paris-Brest, ma quête.
Au milieu de ce décor posé, Daniel campe le rôle du Golgoth, un traceur de génie et dévoué tout entier à la cause et à sa Horde…Le Golgoth est cet insatiable bouffeur de vent et de poussières que rien ne pourra faire reculer. Le fer de lance d’une armée qui dans la trace de son pas avance… L’homme qui derrière toujours se décalera d’un pas… Comme poussé par le besoin inextricable de se sentir toujours en prise… Marco tient la seconde ligne, celle de Firost, le pilier à l’appétit d’ogre. Son rôle pur est celui du contre. Et le vent lui-même finira par s’en accommoder. René est Tourse, l’Oiselier-Chasseur. Jamais nous ne le verrons forcer. …. Quant à Philippe, il a de l’Erg en lui… Diminués physiquement, ses interventions seront rares, mais toujours implacables… Nicolas tout comme Caracole sera l’homme de la situation. Inconstant, surprenant mais toujours sympathique et doué d’une conversation facile. Repérable immédiatement par ses couleurs vestimentaires tranchées, un élément rapidement devenu indispensable…. Marie-Claude en Callirhoé veillera à maintenir la flamme… Grace à elle nous réussirons l’objectif que nous nous étions fixés. Celui de finir tous ensemble. Dotée d’un mental en acier trempé, cette femme impressionnera bien des spectateurs par sa force et sa ténacité. Les femmes ne sont encore pas si nombreuses à Paris-Brest (534) … Elles le méritent… Quant à moi, qui écrit ce petit bout de texte…. Il se peut que je devienne… pour ceux qui me liront et par la force des choses… Sov. #SovQuiPeut… Mais que voulez-vous… On ne choisit pas toujours.

La Horde du Contrevent comme la Squadra….une équipe qui décoiffe, assurément…
Yep ! Nico, tu vas où là ???? Réveille-toi…. Une petite frayeur pour Nicolas qui dans cette fraction de seconde à quitter sa trajectoire pour se rapprocher de l’autre côté de la route… Le travail de sape auquel la fatigue nous soumet est terrible. Que pouvons-nous faire… ? Nous venons d’apprendre que dormir à vélo est tout-à-fait possible… bien que hautement déconseillé…
Shooté par l’adrénaline, Nico à les yeux désormais bien grand ouvert. Nous tâchons de discuter. Car le voici le meilleur moyen d’oublier le sommeil… Parler. De tout, de rien, des kilomètres parcourus bien sûr mais jamais de ceux qu’il nous reste à faire, de la météo, des vacances… de la Bretagne aussi…. Parler et encore parler…
Et tandis que le sommeil s’oublie… les paysages, à nos fenêtres entre-ouvertes, défilent… Les vélos avec eux nous emportent, à une vitesse de croisière qui leur est propre… Regarde un peu par ici, ce bocage au milieu duquel coule cette rivière… Clop-Clop. Vois-tu un peu par là… Ces vieux arbres plantés de la main des anciens comme pour souligner la ligne imposante des bâtiments agricoles …. Et la route s’allonge ainsi. Bordée de fossés moelleux où s’allongent quelques cyclistes vaporeux… Continuons. Toujours un peu plus loin. Devant nous, il y a cette tablée dressée de sucreries en tout genre. Abricots, pruneaux, génoises… A côté de cette belle table, un enfant, la main tendue vers nous. Nous la tapotons en passant… Les enfants adorent ce jeu. Mais ce qu’ils ignorent. C’est que nous l’aimons encore plus. A cet instant, et malgré notre fatigue, nous nous savons privilégiés… privilégiés de la route… privilégiés de la vie, aussi ….

Les enfants du Paris-Brest. Par Bernard Le Bars (L’Equipe magazine)

Le contrôle-ravitaillement secret de Saint Nicolas-du-Pelem
Nous venons d’arriver à Saint Nicolas-de-Pelem… Le contrôle secret que tout le monde le connaissait… Nous trouvons sur les tables quatre-quarts et gâteaux marbrés dont nous ne ferons qu’une bouchée… Nico qui s’est absenté quelques minutes, revient avec des crêpes roulées dans leur feuille d’aluminium… Ce sont des crêpes maison. Des crêpes bretonnes. Et elles sont succulentes….
Attablés les uns à côté des autres, nous formons la tablée du Forez… Indissociable. René blague, Marco tranche… Assis parmi eux, j’ai l’étrange sensation que quelque chose a changé. Le flottement perceptible aux environs de Loudéac à céder place à une cohésion nouvelle… Comme si, au gré des kilomètres, nous apprenions à accepter nos différences, à partager cette Aventure…
Il nous reste une centaine de kilomètres à parcourir avant Brest. Et puis après… ? Je me demande comment mes compagnons envisagent le chemin du retour ? Le croient-ils possible… A les voir tous si déterminé, je suis convaincu que oui. A aucun moment l’un de nous n’a émis ce redoutable mot qu’est l’Abandon. Malgré cela, le retour reste pour moi inenvisageable… Car cela fait maintenant des semaines que je retourne les choses dans tout les sens. Pour moi, Paris-Brest, aller, serait déjà l’Exploit que je serais si fier de réussir… La possibilité d’un retour n’est qu’une chimère… A laquelle j’éviterai de croire.
Chaque personne à ses ressorts qui lui permette de se tromper elle-même… L’un des miens est celui-là… Focaliser sur la moitié du parcours … et une fois celle-ci parcourue, prendre le reste comme un bonus… Cette manière d’aborder les sorties longues m’a jusqu’ici toujours permise de réussir, le 400 d’abord, puis le 600… En y réfléchissant bien, j’avais procédé de la même manière pour mon premier 300 à Feurs en 2016, ou mon premier 200 à Nevers en 2011… Les brevets ne sont jamais nombres premiers. Et toujours décomposables. En 2×100, 2×150, 2×200, 2×300 ou 2×600… La multiplication est toujours la même…L’effet ? Rassurant.
Levant les yeux, j’aperçois un panneau indiquant la direction de Carhaix… Cette ville est connue comme étant le chef-lieu du Poher, Pays traditionnel de Cornouaille… Ce qui signifie au moins deux choses. Que nous sommes au cœur du Finistère…. Mais encore bien loin de l’Atlantique. Tout autour de nous respire la Bretagne… Les maisons rustiques sont longues et préfèrent la forme rectangulaire… les murs sont épais et robustes comme le granit typique de cette région…. Les toitures sont faites de la couleur de l’ardoise. Très pentues, leurs rebords sont tronqués, comme durement déchirés par la force éléments… De leur fenêtre, l’on peut apercevoir de vastes espaces fait de collines et de prés couvert d’arbres généreux. Escadrille en formation, au centre de cette nature impeccable, nous avançons, imperturbable….

Village typique de Bretagne… L’eau, le minéral. Et le végétal.

A l’heure de la sieste bretonne ?
Carhaix. Pourquoi ce nom me parle-t ’il donc ? Peut-être parce que Carhaix c’est la ville des vieilles charrues… Un festival de musique mythique qui a lieu chaque année… Je me souviens de vidéo. En 2001, Matmatah montait sur la scène…Une piste qui me résonne encore dans les oreilles. Comme ce que nous vivons sur Paris-Brest, Out, s’étire sans cesse, longue et répétitive. Et si la voix de Stan reste hallucinée (Me least likely to succeed ), elle ne s’emballe parfois (You love to think you’re on the run) que pour mieux se calmer (I’ve been hanging in the sun). Et si certains jugeront durement leurs quelques fausses notes néanmoins assumées (Singing out of tune), d’autres ne verrons qu’arrangements cousus des mouchetures d’hermines (You love to think you’re on the run)… Gouel an Erer Kozh…
Mais refermons cette brève parenthèse musicale qui, si elle ne sert à rien a au moins le mérite de souligner l’état de fatigue avancé dans lequel je me trouve… Il est bientôt 19 heures… Le calcul s’avère besogneux mais nous roulons depuis bientôt 26 heures… Et non il n’y a pas d’erreur. Il est temps à nouveau de nous arrêter.
…. Profitons-en pour vous donner quelques précisions qui vous aideront à visualiser la scène… Brest sera bientôt à portée de manivelle… Ce que je ne vous ai pas dit, c’est que ce ravito, comme bien d’autre d’ailleurs, est perché. Et qu’il faut y monter. Parce que c’est obligatoire. Et aussi parce que ce pointage sera le dernier avant Brest…Il est de fait un point de rencontre privilégié entre ceux qui vont à Brest, et ceux qui en reviennent… L’arrivée dans un pointage se fait toujours de la même manière. On arrive d’abord dans un corridor construit de barrières d’acier. Celles-ci nous guident vers un parc à vélo ou s’enlacent tubes et cintres de tout horizons… Le corridor guide aussi les participants sur le tapis électronique qui permettra l’actualisation en temps réel de leur position sur le site internet créé pour l’occasion… C’est très bien pour ceux qui nous suivent… et ça nous motive… J’adresse d’ailleurs un grand merci à toutes celles et ceux qui m’auront suivi et apporté leur soutien durant cette aventure. Je ne vous ai pas toujours répondu. Mais je les ai lus. Vos nombreux messages qui m’ont fait beaucoup de bien. Ceux-ci ont participé à ma réussite. Et en cela je vous dois beaucoup…
Avis aux futurs participants, j’insiste sur le fait qu’à Paris-Brest, une organisation parfaite lors des ravitaillements est primordiale. Pensez impérativement à prendre la ou les gourdes qui devront être remplie(s). Cela économise des pas bien inutiles. Se diriger dès son arrivée vers le contrôle par tampons qui seul est habilité à homologuer votre passage… A Carhaix, le contrôle a lieu dans une petite salle, sur votre droite et en surplomb du parking à vélo. On y rentre d’un côté, on ressort de l’autre. Rien de plus simple, avec un tampon supplémentaire et toujours un petit mot gentil des encadrants… On prend ensuite à gauche, dans le couloir qui mène aux sanitaires… L’attente sera longue. On esquive, virage à gauche, puis à droite. Le sol est jonché de cartons où s’étalent les naufragés… Sur les pointes des cales, nous débouchons dans le réfectoire. Celui-ci prend la forme d’un self où chaque participant peut manger suivant ses envies… Salades, soupe, plat chaud, dessert… Un dernier choix bien difficile. Ce sera donc, un Paris-Brest, bien entendu… Filez ensuite aux caisses… On y prend les espèces, mais aussi la carte bleue… De quoi rester léger, quel progrès….
Cherchez une place, à coté de ses amis… Nous allons pouvoir recharger les accus, bien confortablement assis sur une bonne chaise… Prudemment se relever, s’étirer avant de s’en aller rejoindre le parc où la monture s’est également reposée. Vous l’aurez compris, le plus dur est de ne surtout pas s’éterniser… #J’aiChoisiD’AimerLesRavitos…

Une enseigne typique de Carhaix… Le fléchage qui nous conduit au ravito incite à la visite…

La fatigue rend les choix les plus simples parfois bien difficile….
Extrait Le Télégramme, 16/08/2019, Paris-Brest-Paris, le site carhaisien est prêt à accueillir les randonneurs….
Paris-Brest-Paris est la plus grande randonnée cycliste longue distance du monde. Elle s’élancera de la capitale demain en fin d’après-midi. Les premiers cyclos sportifs franchiront le portail du lycée Paul-Sérusier dès lundi matin 19 août, pour un contrôle doublé d’un ravitaillement. Près de 450 bénévoles seront à pied d’oeuvre sur le site qui retera ouvert durant près de 70 heures.
Ville-étape depuis 1979 de la célèbre randonnée organisée par l’Audax Club parisien, Carhaix s’apprête à accueillir dès lundi matin les concurrents du fameux Paris-Brest-Paris, épreuve non compétitive organisée tous les quatre ans. « Ce n’est pas une course car il n’y a pas de classement. C’est plutôt un challenge personnel, un parcours à réaliser en moins de 90 heures consécutives » rappelle d’entrée Yvon Guillossou, interface entre l’organisation générale et le site carhaisien. Venus de 66 pays répartis sur les cinq continents, les participants ont dû auparavant passer avec succès des brevets de qualification : ceux des 200, 300, 400 et 600 km. Ceci pour réduire le nombre d’abandons durant la randonnée.
Un spectacle permanent
Les premiers départs par vagues successives de 300 cyclos seront donnés du parc du château de Rambouillet (78) demain, dimanche, à partir de 16 h. Les derniers auront lieu le lendemain matin à compter de cinq heures. Place ensuite à une randonnée sportive à travers divers paysages, en groupe ou de manière solitaire, la nuit comme le jour. Si la majorité des athlètes roulent sur des vélos dits classiques, d’autres, de plus en plus nombreux, utilisent des tricycles, des vélos couchés voire carénés ou plus simplement des tandems. Comme la dizaine d’autres villes étapes, Carhaix verra passer les 6 668 randonneurs à deux reprises, la première fois lors de l’aller vers Brest, la seconde lors du retour de la capitale du Ponant. C’est dire que le spectacle sera permanent sur la butte du moulin à vent.
De courtes nuits sur des lits picots
Dans la salle omnisports, quelque 250 lits picots appartenant à l’armée ont été installés. Si cela s’avère insuffisant, les tatamis de la salle de judo pourront permettre aux plus fatigués de dormir quelques heures, durée variable suivant l’état de fatigue de chacun. Pour le réveil, il se fera à la demande. Une bonne douche, un copieux petit-déjeuner et si le randonneur ne parle pas français, il pourra demander son chemin à Anke Hiestermann, responsable du groupe d’interprètes. Quant aux représentants du club cyclo local, ils rouleront éventuellement de concert avec des randonneurs du Chili, du Kirghizistan, de la Géorgie, de la Slovaquie et de la Lettonie (nouvelles nations engagées dans l’épreuve). Ils seront neuf, à savoir Nelly Julien, Guy Bernard, Louis Bleuzen, François Com, Bernard Cras, Jean-Paul Henry, Yvon Le Calvez, Patrick Lannezval et Michel Thubuil. Nul doute qu’ils seront très applaudis lors de leurs deux passages dans le Poher.
CHAPITRE VI : La Légende des Monts d’Arrée….
Nous y voilà presque. Brest sera notre prochaine étape et, aussi surprenant que cela puisse paraître, nous croisons plusieurs cyclistes roulant déjà sur le chemin du retour…. Ce sont eux que Joëlle appelle les cracks, ou quelquefois, les cadors… Avec pas loin de 200 kilomètres d’avance sur nous (soit près de 10heures), une chose est sûre. Ils n’ont pas dû traîner… Nous leur adressons un petit signe de la main… La plupart répondront. Les autres resteront concentrés sur leur course. Car à ce niveau, c’est bien d’une course, pour eux, qu’il s’agit… Pour nous, c’est un défi. Ce qui n’a absolument rien à voir.
Entre nous et Brest, se dressent les Monts d’Arrée. Cette terre de légende dont Christian m’a milles fois parlé… J’avais grande hâte d’y arrivé. Et nous y sommes. Le relief pour le moins accidenté de ce parc régional naturel me correspond pleinement. Beaucoup plus que les parties plates dans lesquelles je manque cruellement de puissance. Je trouverais ici mon second souffle… En danseuse, sautant d’un vallon à l’autre, j’ai même l’impression d’avoir retrouvé toute l’étendue de mes moyens. Comme si les 500 kilomètres déjà parcourus ne comptaient pas…

La Squadra&Nico en action…
Le corps humain est vraiment une drôle de machine… Pour un néophyte, la distance et le dénivelé font la difficulté d’un parcours. Combien de fois ai dû-je combattre ces gens qui tiennent pour acquis qu’un 200km à vélo est impossible… Ils se trompent. Faire 100kilomètres en début de saison est extrêmement plus compliqué que d’en faire 200 lorsque l’entrainement est là. Un entrainement sérieux permet de repousser ses limites beaucoup plus loin que ce que beaucoup pensent. Apprendre à rouler efficacement permet de régénérer l’énergie consommée en continu. Et ceux-qui parviennent à l’équilibre fragile entre dépense calorique et production du métabolisme deviennent quasiment inusable. D’une manière générale, les brevets servent à l’apprendre. Et c’est la raison pour laquelle la manière dont se font la qualification est particulièrement adaptée.
Nous l’avons vu, la distance est souvent synonyme de difficulté croissante. Il n’en est rien…. J’ai souvent entendu que Paris-Brest est l’Everest du cyclotourisme. Il n’en est rien. Les qualités nécessaires pour réussir Paris-Brest ne seront jamais celles demandées pour l’escalade d’un sommet réputé. Paris-Brest n’est pas une montagne. Paris-Brest n’est pas le Tour du Mont Blanc. Sur ce dernier. On butte contre la pente. Sur Paris-Brest, on butte contre sa tête. Le principal ennemi n’est pas le terrain. Le principal ennemi, c’est soi-même.
Pour réussir Paris-Brest, il faut savoir garder un cap et faire fi des perturbateurs extérieurs. La route de Paris-Brest est comme la houle des Océans. Couverte de courants porteur et de courant contraire. Avec la fatigue, la tête finie par construire la même image mentale. Synchronisée parfois, mais pas toujours. Toute l’expérience acquise lors des brevets visant à supporter le moment inévitable où le flux se retire, pour être capable, l’instant venu, de jeter ses forces contre ce récif en apparence insurmontable…

Les monts d’Arrée (Menez Are en breton) sont un massif montagneux ancien de la Bretagne occidentale faisant partie du massif armoricain.

La Chapelle des Monts d’Arrée
Daniel, avec déjà six Paris-Brest à son actif (le septième bientôt), a appris à maîtriser à merveille l’usage des vagues… En retrait avant Carhaix, la vue de ces belles contrées lui a comme à moi redonnée des ailes. Le surfeur d’argent nous entraine alors dans son sillage… René assure son flanc droite, Nico le gauche. Marco, Philippe et Marie-Claude sont remonté d’un cran… C’est une Squadra unie qui part à l’assaut de ces monts…. Le groupe semble poursuivre le Soleil qui au loin semble chuter vers l’Océan… Nous voici au pied du Roc-Trevezel, un mythe parmi les mythes. Nous l’attaquerons par son versant Est. Le plus sauvage, et aussi le plus magnifique. Les grimpeurs de la Squadra se sont retrouvés… Et c’est victorieux que nous l’atteignons, cette cime si convoitée, à l’heure précise où le Soleil se perd…
L’altimètre indique 385m. Nous sommes au point haut du parcours. La vue qui se déroule à nos pieds est sublime… De vastes étendues dont les contours se fondent avec le ciel… à moins que cela ne soit l’Océan… Toute la vivacité de mon esprit se trouve ralentie par les longues heures de selle. Tout va moins vite, et les images que je perçois sont peu à peu devenues floues… à peine imaginaires. Ceci concours l’atmosphère quasi irréelle à ce lieu, que jamais, nous ne pourrons oublier…
Une vision, ne serait-ce pas Julien, Jean-Pierre et Benjamin qui nous font signes ? Je me concentre. Ce sont bien eux… Les trois cadors des brevets foréziens. Jean-Pierre et Julien pour les distances qu’ils rajoutaient à nos brevets. Benjamin pour les records de temps qu’il s’appliquait à réaliser.
Les bruits d’une discussion me ramènent à la réalité. C’est Philippe qui évoque les souvenirs de son Paris-Brest 2011…. C’était également une belle édition. Il raconte. Du Roc, la brume noyait entièrement l’horizon. Et puis la nuit tomba. La Squadra d’alors était particulièrement courageuse. Elle y avait plongée, sans l’ombre d’une hésitation. Il est maintenant près de 22heures et nous pouvons constater que la nuit n’est pas encore tombée. Ceci s’explique par la longitude à laquelle nous nous trouvons. Près d’une heure de décalage avec chez nous…. Mais cessons de disserter. Habillons-nous, revêtons nos gilets fluos, éclairons nos loupiottes… Et zou…

Au sommet du Roc… Je commence à être flou…. Derrière moi, Marie-Claude, Philippe et René, peut-être….

Le crépuscule est quelque chose de magique. (Bernard Le Bars, L’Equipe magazine)
Le Roc est une de ces descentes qui fait du bien… Si nous ne pouvons pas la voir, nous pouvons imaginons la proximité de l’eau à la fraicheur qui nous traverse…
Encore un effort… Si Brest la belle n’a jamais été autant espérée, jamais elle n’a semblé autant fuyante… La faute à une lubie des organisateurs. Leur tracé sillonnant sans fin, virant de incessamment de la droite vers la gauche, interminable… Nico et moi sommes désormais devant. Nous ne sommes pas les plus en forme, oh ça non. Mais nous avons les éclairages les plus puissants… Nos deux roues dynamo balaye la route. Les autres n’ont plus qu’à suivre…
Au détour d’un virage, nous entendrons cette petite voix qui nous indique la piste cyclable menant au pont Albert Louppe… Sans elle nous l’aurions très certainement loupé… Je sais. Elle est facile. Mais toute personne ayant un jour fait Paris-Brest l’a un jour faite… Et me comprendra. Ce pont est aujourd’hui réservé aux piétons et aux deux roues. C’est grâce à lui que nous traverserons la rade de Brest, brillante de milles feux, au milieu de la nuit… Un instant rare que je ne saurais vous décrire… Le mieux est donc de le vivre…. Ce fût l’un des grands Moments de ce Paris-Brest 2019…

Le pont Albert-Louppe….

La cité brestoise, dans son écrin de lumière….
CHAPITRE VII : Brest. Voyons le verre à moitié plein….
Comme tout le monde le sait, Brest est une ville portuaire située à l’extrémité occidentale de la Bretagne. A 600 kilomètres de Paris à vol d’oiseau… autrement dit, juste à portée de vélo….
A Brest, je n’y ai encore jamais mis les pieds. Et pourtant la cité que je découvre me semble presque familière. Il faut dire que Paris-Brest s’est construit sur de longues mois. Et peut-être même, de longues années… Je remercie Christian, Joëlle, Annie, Gilles, Régis, Florian et toutes ces personnes qui m’auront racontée et fini par me convaincre de tenter l’aventure… Au-delà de ça, de croire en moi. Les limites que nous nous fixons sont bien souvent les seules vraies limites que nous avons… Et s’il faut savoir rester raisonnable, il faut aussi parfois savoir se dépasser… Ne pas penser à l’échec. Car peu importe le chemin parcouru. Tu auras appris, et plus fort tu seras lorsque tu reviendras…
Jusqu’ici évoquer Paris-Brest-Paris suffisait à me terrifier. Mais maintenant que je commence à l’apprivoiser, je m’y sens bien. Il faut dire qu’en atteignant Brest avec mes compagnons, je viens de réaliser l’exploit que je m’étais fixé. Comment décrire ce que je ressens à ce moment-là. Un mélange équilibré de bonheur et de fierté… Inutile de chercher plus. Ces deux mots simples sont les seuls que mon esprit embrumé parvient à formuler. Je suis exténué… Mais soyons vigilant, se laisser aller de la sorte si tôt dans l’aventure serait suicidaire…
D’ailleurs, mes monologues ont fini par me faire perdre le groupe… Je sens le stress qui monte car le ravitaillement de Brest est l’un des plus grand du parcours. Et puis l’obscurité rend la recherche de mes camarades difficile… Oubliées sont ces quelques minutes de volupté volées, je retrouve la terre et ses préoccupations primaires les plus brutales… Je dois impérativement retrouver mes compagnons, et puis avec eux filer dormir… Les trois heures d’arrêt que nous avons prévu sont bien courtes… et la trotteuse tourne si vite…
Sur les tableaux blanchis à la craie, les numéros de dossard et l’heure de réveil de celles et ceux qui sont déjà couchés. Au bout des lignes, les numéros de couchage. Nous devrons nous rendre à l’évidence. Aucuns n’est libre… ce qui veut dire que nous allons devoir attendre. Je croise le regard d’un participant probablement Japonais. Son visage est avachi, son regard vide. Car lui a compris tandis que je persiste à ne pas vouloir voir ce qui me deviens insupportable. Le lit auquel nous rêvions ne sera pas. Mais est-ce une raison pour baisser les bras ?
Nos mines devaient lui paraître trop déconfites. L’un des bénévoles nous entrainent dans l’escalier menant au sous-sol… Quelques marches, que nous descendons prudemment. Chaussures à la main pour ne pas risquer la chute… Notre hôte entrouvre la porte d’une petite salle tout en nous faisant signe d’entrer… La pièce est sombre mais je peux distinguer un billard, et quelques tapis… De nombreux cyclistes s’y sont effondrés…et ronflent. Je m’affale sur le premier tapis qui vient, celui juste à côté du billard. Daniel et Nico se sont allongés à côté. Philippe, Marie-Claude et René, un peu plus loin… Et soudainement nous réalisons. Marco a disparu…
Trop fatigué pour le chercher. Je me suis couché là, comme ça, rêvant de sombrer rapidement dans les bras de morphée. J’ai commis une erreur. J’aurais dû prendre le temps de me changer… et de former un oreiller… Car la température est basse et j’ai froid, terriblement, dans ces vêtement humides… Si ce lien de cause à effet paraît aujourd’hui bien évident, je vous assure qu’il ne l’était pas… Mais j’aurais appris. La nuit que je rêvais réparatrice se révèle finalement n’être qu’un long calvaire… Trop fatigué pour dormir, j’écoute les sons difformes des va et vient ininterrompu. Je ne dors pas… et cela me hante… Si cela continu, je sais que mes chances de réussite seront grandement hypothéquées… Car ce n’est pas un mais bel et bien deux jours que nous devrons encore tenir…
Notre courte nuit touche à sa fin. Il est trois heures du matin lorsque je perçois une légère agitation du coté de Daniel… Il n’y a pas à en dire plus. Je sais à quoi m’en tenir. Je n’ai pas fermé l’œil une minute… Il reste 600 kilomètres… Ce sera dur…
Nous avons pourtant réussi à nous lever pour rejoindre le petit hall glacial où nous allons nous préparer. Ce qui n’est pas une mince affaire puisque mes pieds semblent avoir pris leur distance avec le haut de mon corps durant la nuit… J’essaie par deux fois de me chausser… Et devrais m’y reprendre, assis, cette fois-ci… Nico me regarde. Haussement de sourcils. Nous ne sommes pas loin d’en rigoler… Nous nous sommes compris… Gilles, tu avais raison. « Du sang et des larmes, il y a eu »… 😉
Mes amis s’en iront d’un pas décidé vers le réfectoire tandis que je filerai pour ma part récupérer le bidon rester sur le vélo… Nouvelle erreur. Que de temps perdu à chercher le point d’eau qui me permettrait de le remplir. Ce sera finalement un bénévole qui me l’indiquera. Seul, je ne l’aurai jamais trouvé. Celui-ci se trouve au sous-sol, derrière une haute grille… Il y a encore quelques marches à descendre. En bas, une grande salle couverte du sol au plafond de carreaux de carrelages froids comme la glace. Contre les murs, des dizaines de cyclo et cyclottes se pressent les uns contre les autres, emmitouflées… Finalement, nous ne pouvons que nous satisfaire des conditions que nous avons eu… Je me dirige vers les robinets, essayant de faire le moins de bruits possible… Le clac, clac de mes cales résonne dans cette environnement vide… Et puis je remarque cette fille dans le coin qui me suit du regard… Et puis il eut cette improvisation dont je fus le premier surpris. L’esquisse d’un pas de loup, bombant le torse comme si je m’apprêtais à courir… provoquant un éclat de rire qui m’emplira de joie… Cela fait partie des petits moments que procurent Paris-Brest … Celui-ci aura été le mien. Si bref et pourtant, si intense.
A l’approche du réfectoire, je croise Régis, le cyclo de Saint Just-Saint Rambert que tout le monde connait… Nous échangeons confusément quelques mots… Je n’ai pas trop compris si lui arrive à Brest ou en repart… Chose étrange, il m’a paru inquiet. Et qui l’aurait cru. Lui qui est tellement hors-norme. Car il ne faudra pas oublier que c’est Régis nous aura tiré sur le 400kilomètres de Gillonnay. Et puis ensuite que le 600 kilomètres de Feurs. Tellement impériale que tous nous le croyons tombé dans la marmite du Paris-Brest au cours de sa petite enfance. Mais aujourd’hui Régis a mal au dos. Et cela le gêne… Plus que nous le laisserai croire cette éternelle sourire qu’il promène toute l’année sur les routes de France… Nous nous souhaitons une nouvelle fois bonne chance. Et puis nous nous séparerons… Car ainsi va la vie…
Mais trêve de péripéties, j’entre enfin dans la salle où nous pourrons nous restaurer. Je cherche mes compagnons de route. Je les aperçois enfin. Et nous pouvons dire qu’ils ont mis le pain sur la planche et les coudes sur la table. Assez perdu de temps. Je me précipite. « Formule petit déjeuner ou sandwich jambon ? » « Sandwich bien sûr, avec un grand café brûlant. On a de la route, nous ! » Le plateau à la main, je file m’asseoir…. J’ai faim… mais quelque chose ne va toujours pas…
…C’est bien ça, il en manque un…Il en manque toujours un. Marco ? Que fait-il, où est-il ?… Autant de questions qui plongent le groupe dans l’embarras… Nous ne savons que faire… Faut-il l’attendre au risque de mettre toute l’équipe en difficulté… Ou bien partir en abandonnant notre compagnon à son triste sort… Si nous le savons costaud, sera-t ‘il capable de repartir seul pour terminer dans les délais… ? Et puis nous avons besoin de lui. Daniel essaie. Philippe aussi. Le portable de Marco est muet… Imaginez un peu, il se pourrait que Marco dorme dans un lit, à poings fermés… La décision est prise. Nous allons prendre le temps de déjeuner. Et puis, lorsque nous aurons finis, nous repartirons…. Aussi cruel que cela puisse paraître, nous n’aurons pas le choix….
Je profite de cette pause qui s’allonge pour discuter un peu avec deux amis venus du Sud de la France, Dominique et François… S’ils m’expliquent qu’ils viennent d’arriver à Brest, je sais qu’ils sont également partis à 20h. Avec la vague des 90heures. Il leur aura donc fallu seulement la moitié du parcours pour nous rattraper. Et pourtant nous n’avons jamais eu l’impression de trainer… Des costauds ces deux-là… qui pour l’instant fileront se reposer. Nous voici presque prêts à repartir. Et Marco n’est toujours pas là.
Dehors la température a continué à baisser… Mes doigts engourdis par le froid peinent à rattacher ma sacoche contre la selle… Je me bats avec la fermeture. Une fois, deux fois et puis le clic… La grande malle est de nouveau arrimée sous la poupe de mon vélo… Je retrouve le groupe… et à ma grande surprise. Marco est là… avec les autres… Il nous raconte comment les bénévoles chargés de le réveiller l’ont oublié… Heureusement qu’il a le sommeil léger nous dit-il… Heureusement c’est sûr…. Marco n’aura pas le temps de déjeuner. Que nous l’embarquons déjà avec nous… Voilà…